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C’est en 1919 que la loi sur la prohibition entre en vigueur aux États-Unis. Les voisins du sud interdisent alors la fabrication, le transport, l’importation et l’exportation, de même que la vente de toute boisson dépassant les 0,5 % d’alcool. Cette mesure est prise par les conservateurs, appuyés par les pasteurs, pour mettre fin aux comportements immoraux engendrés par la consommation d’alcool.

Au Canada, il revient aux provinces de légiférer sur le sujet. Au début des années 1920, toutes les provinces canadiennes, à l’exception du Québec, prolongent leurs lois de prohibition après la guerre. Encore faut-il préciser que près de la moitié du Québec, surtout des villes où la population est protestante, ont voté au niveau municipal un régime prohibitionniste.

Le Québec devient donc le seul endroit où la prohibition n’est pas totale et se définit, une fois de plus, comme une société distincte. Il devient donc un lieu de frivolités et d’ivresse dans les cabarets, mais aussi un monde de contrebande. De nombreux cultivateurs vivant à proximité de la frontière américaine voient là une occasion de profits qu’ils savent exploiter.

Un bootlegger bien connu

Parmi eux, un homme se démarque par l’ampleur de ses réalisations : Conrad Labelle. Il naît le 29 avril 1898 à Farnham. Sa famille s’installe à Iberville en 1901, dans l’hôtel de son grand-père, l’Hôtel Thuot. En 1912, son père vend la boulangerie qu’il possède et quitte pour Alburgh (VT). Toute la famille le suit et Conrad apprend alors le métier de boulanger avec son père.

La Première Guerre mondiale sonne bientôt aux portes des hommes valides des États-Unis. Conrad Labelle choisit de s’enrôler comme boulanger, pour ravitailler les troupes. Il se rend à Plattsburgh, où il est refusé car l’équipe est complète. Il doit se rendre à New York à la place. En chemin, il rencontre deux boulangers qui lui offrent du travail et le convainquent de ne pas aller au front. Il est arrêté en novembre 1918 car il n’a pas répondu à sa convocation militaire. Heureusement, cela arrive deux jours avant l’armistice et il est relâché. Entre temps, la famille avait déménagé à Champlain, où elle tenait encore une boulangerie sur la rue principale. Conrad Labelle s’y installe en 1919, après plusieurs revers de fortune.

La boulangerie fait des affaires dans plusieurs villages frontaliers au moment où commence la prohibition américaine, et même jusqu’à Lacolle. Conrad Labelle observe, à partir de la boulangerie, une rutilante Cadillac qui roule vers la frontière. Il se doute bien de ce qu’elle transporte et se met à rêver de pouvoir lui aussi se payer une telle voiture. Il ne voit qu’un moyen pour y arriver… Il tente lui aussi sa chance dans le commerce clandestin de boissons alcooliques!

C’est ainsi qu’il en vient à traiter avec le gangster le plus célèbre des États-Unis, qui régnait alors sur Chicago, le fameux Al Capone. Ce dernier avait une cargaison de 3 000 caisses de boisson dans un bateau au large de Boston, qui était trop éloigné de chez lui pour qu’il s’en occupe. Il s’adonne justement que les contacts de Conrad Labelle l’amenait dans ce secteur très souvent, où ses clients étaient nombreux. Labelle achète donc la cargaison d’Al Capone et la revend pour lui-même.

Conrad Labelle est un brillant contrebandier. Il change de voiture dès qu’elle se fait repérer par les douaniers et en fournit une à chacun de ses hommes, qui sont environ une vingtaine. On dit qu’il a possédé 108 automobiles entre 1919 et 1928. On peut à peine s’imaginer tout l’argent que cela représente. Parmi elles, il y a sa fameuse Cadillac blindée. En effet, Conrad Labelle fait blinder en acier le réservoir d’essence de sa Cadillac pour qu’il soit à l’épreuve des balles et fait recouvrir le pare-chocs d’une plaque d’acier faite d’un rail de chemin de fer pour balayer plus facilement les obstacles.

Labelle s’approvisionne entre autres à Montréal, aux magasins officiels de la Commission. Il achète aussi chez un vendeur licencié de Saint-Jean. Ses hommes et lui surveillent les douaniers et notent leurs habitudes de vie. Ils savent ainsi quand passer la frontière en toute sécurité.

Au mois de mars 1923, Conrad Labelle est repéré dans un train aux États-Unis et, après une bagarre avec l’agent de l’émigration, est déporté des États-Unis pour de bon. Il remet les rênes de son commerce illicite à son frère, Jean-Marie Labelle, et continue de profiter de la vie avec ses gains des dernières années. Conrad Labelle ne sera jamais condamné pour ses activités de contrebande.

Il s’installe finalement à Venise-en-Québec dans un endroit qu’il appelle le Camp Labelle, où douze cottages bordent la baie. Il y vit durant 28 ans, où il élève deux fils et une fille qui vivent très loin de la misère . Il décède en 1996, à l’âge de 98 ans, et est enterré à Iberville.

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