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La chronique historique de ce mois-ci est inspirée de quelques événements récents qui portent à réflexion. Il s’agit de la restauration de l’église Saint-James, qui rencontre quelques obstacles. Mais traçons d’abord l’histoire de ce magnifique bâtiment.

Historique

L’église Saint-James, située au 148, rue Jacques-Cartier Nord, est construite à l’emplacement d’une caserne militaire rattachée au fort Saint-Jean. C’est à cet endroit qu’étaient enterrés de nombreux militaires protestants. La plus vieille pierre tombale est d’ailleurs celle de Benjamin Holmes, et date de 1799. Il va donc de soi de construire la première église de Saint-Jean à cet emplacement en 1816 et de lui donner une vocation protestante. Depuis plusieurs années, Saint-Jean est une ville garnison, qui accueille nombre de loyalistes restés fidèles à la couronne britannique.

La construction de ce temple, qui deviendra de confession anglicane, est possible grâce aux dons de plusieurs personnalités connues de l’époque, notamment McCord, Ogilvie et Molson. Il faut également souligner l’apport de la famille Marchand, notables catholiques de Saint-Jean, dont trois membres de la fratrie ont épousé des protestantes. De l’une de ces unions naîtra Félix-Gabriel Marchand (1832-1900), futur premier ministre du Québec. Les parents de ce dernier, de même que de nombreux notables de Saint-Jean tels Nelson Mott et Jason C. Pierce, reposent d’ailleurs dans le cimetière derrière l’église.

La construction de l’église Saint-James se termine l’année suivante et l’on peut y célébrer le premier service religieux le 19 janvier 1817. Le premier pasteur est le révérend William Devereux Baldwyn, qui assume ses fonctions jusqu’à son décès en 1842. Il est enterré du côté nord de l’église. Les tombes de cet emplacement ont été récemment relocalisées.

Quelques travaux sont réalisés à l’église dans les années suivant son ouverture. En 1825, on y ajoute la galerie arrière, suivie vingt ans plus tard par les galeries latérales. En 1846, la foudre atteint le clocher de l’église, et le toit prend feu.

Les années 1850 marquent une phase d’agrandissement pour l’église. C’est à ce moment que le portique à colonnes est ajouté. Grâce à une autre campagne de souscription, l’église amasse les fonds nécessaires pour la construction de la première école anglophone de Saint-Jean, en 1852, située juste en face.

En 1885, la fille du révérend Baldwyn fait une généreuse donation à l’église, permettant la construction d’un nouveau presbytère, renommé Baldwyn Hall en l’honneur du premier pasteur.

C’est durant la décennie 1910 que l’église Saint-James reçoit un orgue Casavant, généreux don d’Henderson Black, connu dans le monde de la céramique à Saint-Jean et qui est maire entre 1917 et 1919. C’est durant cette même période que le chœur polygonal est ajouté au bâtiment.

Son usage religieux diminue à partir de la seconde moitié du 20e siècle. Depuis 1956, une chapelle est construite au collège militaire royal de Saint-Jean, ce qui fait que l’église Saint-James ne dessert plus la garnison. Dès 1967, les anglicans partagent l’espace avec les catholiques anglophones de la congrégation St. Thomas Moore.

Le dernier pasteur à habiter au presbytère quitte en 1990. Quelques services religieux ont encore lieu dans l’église, jusqu’à sa vente à des intérêts privés en 2012.

Restauration

C’est en juin 2019 que le Groupe Guy Samson en fait l’acquisition. L’état des lieux est déplorable vu le manque d’entretien et l’absence de chauffage des dernières années. Il décide alors de restaurer l’endroit pour y installer ses bureaux administratifs. Il récupère ce qu’il peut et refait à l’identique ce qu’il ne peut pas. Les magnifiques vitraux datant de 1865 sont quant à eux restaurés et réinstallés. L’orgue Casavant est également remis en état et mis en valeur. L’objectif du Groupe Guy Samson, qui a mené le projet des Cours Singer, est de conserver le cachet historique du lieu, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Le clocher a d’ailleurs été retiré en 2019 pour une restauration en profondeur. Guy Samson promettait, lors d’une entrevue accordée au journal Le Canada Français en août 2019, que le clocher serait de retour au sommet du bâtiment d’ici l’hiver.

Il a été annoncé récemment que, à la suite de la non-obtention d’une subvention, le portique et le clocher ne seront peut-être jamais remis en place. La possibilité de vendre ou de démolir le clocher a même été évoquée.

Il s’agit, rappelons-le, de la plus vieille église anglicane du Québec, et de la plus vieille faite de briques au Canada. Elle porte la trace du passage de grands personnages dans l’histoire de cette ville. L’église Saint-James reflète le développement social de Saint-Jean-sur-Richelieu. Peut-on vraiment utiliser le patrimoine comme argument de négociation? Le patrimoine bâti, d’ici et d’ailleurs, témoigne de toute la richesse de l’histoire d’un peuple. Il est dommage qu’il se retrouve si souvent menacé et trop rarement protégé par les décideurs et gens d’affaires.